dimanche 6 février 2022

4 décembre 1793 - Dieudonné Thiébault à Pauline Thiébault

Original

Paris le 14. frimaire, an 2e de la République fr.se une & indivisible

[4 décembre 1793]

Ô ma bonne et tendre fille ! sans doute je pleurerai ta mere tous les jours de ma vie, comme je te l'ai ecrit, il y a deux jours ! mais les larmes que je lui donnerai, ne serviront qu’à me rendre mes enfants plus chers encore s’il est possible. Tu me pries de me conserver ? eh bien, et moi aussi, ma chere enfant, je te prie de prendre courage, et de te conserver pour moi. Songes bien que tu m’es nécessaire ! Songes que tu auras des jours doux et tranquilles, s’il plaît à Dieu, à passer entre moi et ton frere, avec une belle soeur qui est d’une douceur d’ange ! Le plan actuel est que tu viennes, et que ma bru et toi vous ayez ensemble à Passy un petit ménage où je viendai coucher tous les soirs. il n'y aura pour nous trois qu’une Cuisinière. Si marie te convenoit, et qu’elle voulut voir ce pays-ci, tu pourrois l’engager pour deux cents francs de gages ; c’est le prix ordinaire ici. tu lui payerois son voyage pour la venue ; elle t’accompagneroit. Car ma chere enfant, je ne vois pas la possibilité de t’aller chercher, au moins en ce moment-ci ; et ton frere paroit devoir retourner à son corps. toutes ses nominations sont nulles ; son adjudant de la vendée est fait général, et n’a plus besoin d’adjoint ; et l’on n'a point souscrit à la demande faite pour Strasbourg. Tout cela fait de nouvelles peines ajoutées à de plus grandes : mais il faut bien se soumettre. tu trouveras ci-jointe une procuration que nous t’envoyons ; et moyennant laquelle tu n’as pas besoin de la justice. Si donc on a mis les scellés, tu n’as qu’à faire signifier la procuration, et requerir que les scellés soient levés. Ensuite tu agiras selon ce que tu pourras faire de mieux, et ainsi que je vais te le dire. je distingue les effets en plusieurs classes, et vais te parler de chacune.

Je commence par les effets de la cuisine : il faut tout vendre quant à cet article, même le service de terre d’angleterre : il n’y a rien qu’on ne puisse aisément remplacer ici ; et tout celà coûteroit trop à faire emballer et transporter. j’y joins les feux, chenêts, pelles et pincettes, objets dont je dis la même chose que les précédents.

il faut faire emballer avec un soin particulier le cabaret de porcelaine et avec d’autres articles semblables, s’il y en a pour la pendule, il faut la vendre ; a moins qu’on n’en donne que trop peu ! tu sais qu’elle a coûté 600 fr. en plus.

Les gros meubles qui sont ordinaires, doivent être tous vendus : quant à ceux d’acajou, comme commodes, consoles, et secrétaires, il faut les garder, si on en offre trop peu. Si tu es obligée d’en garder, il faut les faire bien emballer. dans tous les cas, tu sens bien qu’il faut vendre les deux encoignures d’en haut.

il faut vendre les glaces : celà est trop fragile. tu sais que l’une a couté cent écus, et l'autre cent quatre vingt livres.

je te conseille fort de garder pour toi ce que tu peux approprier à ton usage, des hardes, linges, et autres effets de ta mere, et devendre ce qui est trop usé et ce que tu ne voudras pas garder. Songes que peut-être nous ne pourrons t’en racheter de long temps ; il faut t’arranger en conséquence.

pour ce qui est des bijoux et de l'argenterie, couverts, boites, huillier, &ca, tu apporteras tout celà avec toi.

il me reste à te parler des lits et des livres : la laine est à présent au maximum : ainsi j’espererois pouvoir faire faire des matelas à bon compte par les Rousseau : malgré celà, tu ne devrois pas vendre ces articles trop au dessous de leur valeur. celà doit s’entendre enore plus des bois de lits ; il faudroit me rapporter le mien surtout, si tu ne trouvois pas à le vendre très bien. si tu rapportes quelques matelas, tâches que ce soient les meilleurs ; et fais les découdre pour en mettre la laine en sacs. Conserves et apportes les plumes.

J’en viens aux livres, j’espere que le brave et honnête Didier ne te refusera pas ses bons offices. il faudra mettre en vente ceux de jurisprudence et de théologie. S’il ne se présente point d’acheteur, tu vendras les plus volumineux et moins essentiels à la livre aux epiciers. si on n’en donne pas au moins trois sols la livre d’une ni d’autre façon, tu les mettras dans une caisse numérotée 1, et tu en auras le catalogue. tu mettras ceux de philosophie de litterature de poesie, et d’histoire dans une autre caisse, numérotée 2 et tu en auras aussi la liste : quant à ceux qui sont incomplets, aux romans, et autres semblables, il faut les vendre à tout prix, excepté l’homere par Bitaubé et les jolis petits formats.

de tout ce que tu auras mis en caisses, tu n’apporteras ou ne feras charger sur les rouliers que ce qui concerne les lits, les hardes, et le linge. Les autres caisses pourront rester en dépôt chez ceux de nos amis qui voudront s’en charger. mais tu apporteras les rideaux de fenêtres et de lits. tu vendras les fauteuils, a moins qu’on n'en offre pas assez.

Les détails te font assez voir ma pensée. tu ne manqueras pas de consulter nos braves amis, surtout les martinez, denis, et loyal. tu feras ce que tu pourras : tu te rappelleras ce que les choses ont coûté ; tu consulteras plusieurs personnes sur ce qu'elles valent ; tu feras une vente publique, et tu retireras ce qui seroit donné pour rien, a moins que ce ne soient des bagatelles. Tu ne sortiras pas sans avoir ton passeport en régle, et ton certificat de résidence et de non emigration. il faudra aussi que tu apportes deux copies de l'acte mortuaire de la digne amie que je pleurerai toujours ; avec un certificat de sa non émigration et de sa résidence. Enfin tu auras le certificat que je desire du Club. Dans ma premiere lettre, je te dirai ce qu’il faudra faire auprès des officiers municipaux pour les certificats qui me concernent.

je te dirai que je t’épargnerois toutes ces peines, s’il m'étoit possible d’aller te chercher, ou si l’on m’offroit un état stable à Epinal, comme la place de principal et de professeur de droit public au college, ou quelque autre place qui puisse me faire vivre et me promettre de la tranquillité d’esprit. mais je n’ose l’espérer. demain matin j’irai voir le député Perrin, qui peut être achetera quelques-uns de mes effets : si je fais quelque accord avec lui, je te l’ecrirai. en attendant que la vente se fasse, et te procure de l’argent, je joins deux cent francs à ma lettre*. tu payeras avant de partir, ce qui sera dû ; et tu feras les remerciements que nous devons tous aux braves gens qui ont quelque amitié pour nous et pour toi, et qui en ont eu pour ta respectable mere, l’ame la plus honnête et la plus sensible que j’aye connue. dis leur bien que jamais je n'oublierai ce qu’ils ont fait pour elle et pour toi. j’espere que la maison n’est pas abandonnée : ce seroit une grande faute. ton frere et ta belle soeur t’écrivent ce soir ; et moi, je t’assure que jamais pere n’aima plus tendrement sa fille.

D. D. Thiébault

 * M. Cotard te les remettra

 

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